Brèves de Mae Woei Clo – Novembre 2010

Six semaines plus tard … Une coopérative de tisserandes !

Mi-octobre, je cherche à mobiliser une dizaine de villageois pour commencer à poser les premières fondations d’un coopérative. Quand je me présente dans les familles, je me rends compte que les interlocuteurs les plus accrochés à mon mauvais karen sont … les femmes. Et chacune d’entre elles, en discutant, continue à tisser. Je leur demande donc de quoi elles ont besoin et ce qu’elles aimeraient que je fasse pour elles. Après quelques rires quand elles me proposent de m’apprendre à tisser, je leur propose de me confier leurs commandes de fils.
Je leur explique que si chacune me donne sa commande, nous aurons suffisamment de volume poiur aller acheter du fil en grande quantité à MaeSot et amortir le prix de la voiture pour s’y rendre. Elles ne comprennent rien … mais elles prennent le temps de m’expliquer comment elles se débrouillent pour s’approvisionner, le plus souvent en allant à la ville la plus proche (deux heures de piste), parfois aussi en profitant des trajets des unes et des autres à l’occasion des fêtes ou des visites. Elles me donnent leurs prix : presque le double de celui de MaeSot… Dans le village, personne ne vend de fil. Toutes tissent. Il n’y aura pas de jaloux et je ne boulverserai rien que les prix d’achat du fil. Il faut saisir l’opportunité.
Je rédige mon premier papier en karen pour leur expliquer à toutes que j’irai à MaeSot le week-end suivant et que celles qui ont besoin de fils n’ont qu’à me le faire savoir, je leur revendrai au prix où je l’ai acheté, corrigé simplement du prix de l’essence. Je vais chez chacune d’elles avec mon ami Kitirot pour leur dire face à face et pour apprendre à connaître leurs tissus et leurs visages.

Texte en karen

Le texte écrit pour relayer mon mauvais karen en cas de compréhension difficile …

Chacune d’elle me montre les motifs qu’elle sait faire, que sa mère lui a enseigné et qu’elle enseignera à sa fille. Ils sont uniques. Et magnifiques. Je les prends consciencieusement en photo et je les classe dans une base de données sur mon ordinateur (vous en trouverez un petite aperçu dans les photos que j’ai mises en ligne sur ce site). Ce n’est pas pour tout de suite, mais cela sera utile pour la suite : je pense que leur vraie valeur ajoutée est ce savoir-faire unique, cette connaissance des motifs,du tissage traditionnel, et cette créativité lentement imprégnée d’années de pratique qu’aucune machine ne pourra jamais reproduire.

Une chemise traditionnelle, avec ses motifs

Une chemise traditionnelle, avec ses motifs …

Le week-end suivant, j’enquête à MaeSot pour trouver le meilleur rapport qualité-prix. Kitirot m’accompagne et nous prenons le temps de consulter sa cousine qui habite la ville et qui a fait du tissage sa principale source de revenus. Elle nouss indique sans hésiter un commerçant indien du marché et nous donne les prix courants. C’est Kitirot qui prend la commande et qui négocie les prix. Nous choisissons de ne pas prendre de risque et nous n’achetons qu’une pelote de fil en plus des commandes de la semaine précédente. C’est moi qui fait le calcul, en lui expliquant une première fois : on divise le prix de l’essence par le nombre de pelotes et on le répartit sur la commande. On peut revendre la pelote au village de Mae Woei Clo au prix de 9 Baths, sans perdre aucun argent. Elles allaient l’acheter à deux heures de piste à 14 Baths la pelote. Aucun assistanat : personne ne perd de l’argent ; un bénéfice : directement redistribué aux tisseuses sous forme de prix de rachat du tissu. Je transforme avec Kitirot une pièce de ma maison en petit magasin où je présente mes bobines. Nous organisons une réunion pour faire savoir à toutes que je vends du fil à 9 Baths à Mae Woei Clo. Et de bonne qualité. Ma porte est ouverte, tout le monde est le bienvenu. Les tisserandes ne se privent pas ! Le stock est grignoté en moins d’une semaine. L’activité est lancée !

Je mets au point un logiciel très simple d’utilisation pour organiser ce travail un peu compliqué : connaître les 70 tisserandes du village et prendre en charge leurs commandes. Il est géographique : sur une superbe carte dessinée par Kitirot, puis coloriée et retouchée sur mon ordinateur, il suffit de cliquer sur une maison pour savoir qui y habite, et qui y a commandé quoi, et de cliquer sur la mienne pour accéder au résumé de la commande en gros et en entrer de nouvelles.

La carte dessinée par Kitirot

La carte dessinée par Kitirot

Chaque tisseuse n’a qu’à nous dire son nom quand elle vient, l’ordinateur sait déjà tout. Parallèlement, il faut aussi que les villageois se rendent compte que la toute nouvelle organisation est capable de leur fournir un interlocuteur pour vendre leurs produits au meilleur prix. Si je cherche des débouchés pour ces tissus, ils ne sont pas encore assurés, mais grâce à mes simulations, nous décidons avec Kitirot de racheter la pièce de tissu unie deux fois le prix habituel : 250 Baths la pièce de 45 cm de large sur trois mètre de long (6 euros et deux jours de travail). Pour que personne ne puisse être laissé de côté si elle n’a pas les moyens d’acheter le fil pour faire des tissus de cette sorte, nous proposons aussi de fournir le fil et de racheter la pièce finie à 200 Bths. Les premières lais de tissu sont stockés dans mon petit grenier … C’est un premier pas pour assurer la confiance des tisserandes et commencer une première activité rapidement : elle permet d’éprouver les méthodes et les outils de travail, de contacter les premiers acheteurs sur une offre simple etc.

Pour les six prochaines semaines, je pense que nous allons essayer de diversifier notre offre en mettant en forme les motifs de chacune, parce que c’est le seul moyen de se différencier des coopératives qui existent et fonctionnent déjà à 200 kilomètres au Nord de Mae Woei Clo. Et c’est leur vrai savoir-faire. Nous allons aussi chercher à améliorer la qualité du tissage en allant acheter du fil de meilleure qualité au Nord, dans la région de Chang Mai. Les calculs montrent qu’on pourrait le revendre pour 11 Baths la pelote, et elles disent que ce serait pour elles un vrai plaisir de tisser ce beau fil. Il faut aussi s’assurer des débouchés pérennes, et commencer sans doute à prendre en charge des commandes.

Pour s’adapter à la vie des unes et des autres, laissées parfaitement libres de tisser ou de s’occuper autrement, il faut mettre en place un système de stock capable d’amortir les vides et les creux liés aux saisons de la vie agricole et aux rythmes de vie du village. En ce moment par exemple, la plupart des femmes sont à la rizière, et peu tissent. En janvier au contraire, beaucoup m’ont dit qu’elles auront du temps pour tisser et qu’elles seront ravies de pouvoir revendre leur pièce de tissu deux fois plus cher que d’habitude. Nous pourrons stocker pour amortir le prochain creux. Les femmes ne mettent pas beaucoup de temps à comprendre ces idées. Simplement, personne ici n’avait suffisamment d’argent pour acheter en gros ou être capable de constituer des stocks, c’est-à-dire pour accepter de perdre de l’argent liquide pour un certain temps.

L’équipe locale

Sur ces photos, vous avez un aperçu des premières tisseuses qui sont venus tisser pour la coopérative.

Bioumo

Bioumo

NowawaMo

NowawaMo

YèbaMo

YèbaMo

Kitirot

Kitirot

Le gars à côté de la moto, c’est Kitirot, qui travaille avec moi. On s’entend à merveille ! Il m’apprend le karen, explique le projet aux tisseuses, m’emmène à la rizière pour me présenter tout le monde et me faire mieux comprendre la vie ici, traduit en thaï les boutons de mon logiciel (il a d’abord fallu qu’il apprenne à taper …) etc. En ce moment, il n’est pas très disponible parce que sa femme vient de mettre au monde un petit garçon (qui a déjà une grande soeur), et qu’il y a eu des complications après la naissance. Il est parti à l’hôpital avec sa femme mais devrait être de retour en milieu de semaine prochaine.

Layo

Layo

Layo, c’est un employé de la mission qui est devenu un bon copain : c’est un peu l’homme de confiance ici. Sur cette photo, il fait semblant de couper le riz ; en fait, il coupe trois gerbes avec son chapeau de cow-boy et préfère aller voir l’éléphant Noocafé qui se promène pas loin des rizières, en haut de la montagne.

Et pendant ce temps-là à Paris, les choses continuent de se préciser pour faire vivre l’association Terres Karens. Vous savez déjà que si vous souhaitez vous y impliquer, vous n’avez qu’à contacter Nicolas Boutin, Nicolas Neiman et Noël Barjon en écrivant un mail à contact@terres-karens.org. Il y aura sans doute beaucoup de choses à faire si nous cherchons des débouchés importants pour nos tissus karens : pourquoi pas une filière de commerce équitable … ? Nous avons du temps et des compétences : il ne manque plus que l’aide des bonnes volontés !

L’expérience karen du mois : trois jours à la rizière

Parce que les femmes sont très occupées à couper le riz, et que j’ai encore des progrès à faire pour améliorer toujours et encore mon babil karen, Layo m’a emmené trois jours et deux nuits au champ de Lohépa, un agriculteur du village. On coupe les gerbes de riz à la faucille puis l’on fait sécher les gerbes que l’on a nouées avec l’ivraie. Les rizières sont à une heure de marche du village ; on y arrive après une ascencion assez raide dans la forêt pour y découvrir une vie parallèle dans des cabanes construites pour la saison. On mange les rats piégés et les fruits de la forêt, et l’on travaille huit heures par jour sous un soleil pas toujours très compatissant. L’ambiance est géniale : on chante, on se bagarre un peu avec les gerbes battues à la fin de la journée, et l’on dort dans les maisons de fortune sous les étoiles qu’aucune lumière ne vient faire pâlir.

Un petit point politique

Vous avez peut-être appris par les médias que 20 000 réfugiés karens birmans ont franchi la frontière il y a un peu moins de deux semaines, poussés par la junte. Ces événements ont eu lieu à 200 kilomètres au Sud de Mae Woe Clo, et il n’y a pas lieu de s’inquiéter pour moi ! Ici, je ne risque rien, et le village est suffisamment perdu pour avoir ignoré tous ces événements que je n’ai découvert qu’une fois le calme revenu …

Quelques imprévus

Désertion informatique

Mon ordinateur n’a pas résisté aux conditions de vie un peu spartiates. Il est mort dans un ultime sursaut électrique, et je me suis retrouvé au chômage technique. Quand j’exposais mes plaintes à mon voisin, il a rigolé un peu et m’a demandé ce que cela pouvait bien changer à la vie des tisserandes et à la qualité du tissu. J’ai du reconnaître qu’effectivement, pour deux semaines, on pouvait bien mettre à contribution un papier et un crayon. A Bangkok, j’ai acheté un onduleur pour résister à ce courant fantasque de la turbine du village qui a eu raison de mon macbook. J’ai trouvé des ordinateurs très bien et pas très chers. J’en achèterai un la semaine prochaine avec l’argent qui était prévu pour ce poste de dépense. Mon voisin m’a redonné le sourire, et m’a appris à relativiser un peu … !

Unités de mesure

Les premières lais de tissu avaient des largeurs indexées sur … la largeur du bassin des tisserandes ! Qui, comme de bien entendu, à entendre les tisserandes, sont l’unité de mesure la plus précise que l’on trouve ici. Et la pièce des généreuses mères de famille et des sèches grand-mères était supposées être rachetées au même prix (à entendre surtout les grands-mères). Avec Kitirot, nous avons découpé des morceaux de bambou que l’on remet aux tisserandes et qui font tous le même longueur : 45 cm. Et tout est rentré dans l’ordre !

Visa

En Thaïlande, même en possession d’un visa en bonne et due forme pour un an, il faut se présenter à un poste de frontière tous les trois mois. Celui de MaeSot étant fermé, et même parfois un peu risqué (pour ceux qui ont suivi les actualités récentes), je reviens de la frontière cambodgienne où j’ai fait un passage éclair de 20 minutes pour tamponner mon passeport. 24h de bus pour un petit tampon qui certifie aux administrations thaïlandaises que je ne suis pas entré dans le pays pour me faire la malle en catimini …

Une petite anecdote d’immersion …

Samedi dernier, pour souffler un peu après une semaine chargée, Kitirot et moi sommes allés à la pêche. Fier comme Artaban, je sors de mon petit grenier le dernier modèle en titane de Décathlon, persuadé qu’avec un avantage technologique aussi important, je pourrai démontrer la supériorité occidentale sur les méthodes karens en matière de pêche à la ligne. Pendant que je faisais nager une cuillère en inox multicolore equipée d’un hameçon taille 6 renforcée par de la soie sauvage imitant avec la plus grande fidélité les battements de nageoire de tous les poissons du monde, les poissons m’ont boudé et Kitirot, avec un gros hameçon rouillé monté sur un morceau de bois trouvé en chemin, a péché une soixantaine de truites en une matinée. J’ai laissé ma canne à pêche dans la rivière, et je suis allé diner chez lui. Rendez-vous dans six semaines, pour les dernières avancées de Terres Karens sur le terrain !

Alexis Balmont, volontaire MEP

254 Silom Road
Bangkok 10500
Thaïlande

+ 338 48 12 24 31
alexis.balmont@student.ecp.fr
contactez Terres Karens à l’adresse contact@terres-karens.org

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